7ème étape: Beuil - Col de Turini

Hier soir bizarrement mon GPS m’a conseillé de me reposer 27h au lieu des 72 habituelles. J’ai pensé à un bug mais ce matin, alors que nous avons eu pour échauffement l’ascension des 6 derniers kilomètres du col de la Couillole (qui n’est pas le mari du col de la Cayolle d’hier), il m’a indiqué que mon niveau de récupération était non plus « passable » mais « bon » ! Effectivement les sensations sont plutôt bonnes, je vais en avoir besoin pour cette dernière grosse journée avec deux cols sérieux à venir. Dans la première descente sinueuse je roule sur une pierre et je crève à l’avant instantanément. Petite faute d’inattention, et comme je n’avais pas remis la bonne pression dans mes pneus ce matin, je m’en veux un peu. Mais le camion et les autres membres du groupe sont juste derrière donc ils m’aident à changer de chambre à air en quelques minutes et ça repart vers le magnifique petit village de Roubion, accroché à flanc de montagne, où nous allons boire un café. Aujourd’hui la motivation pour monter des cols est en baisse, et nous allons passer presqu’autant de temps à faire des pauses qu’à pédaler !

La première ascension d’envergure est le col Saint Martin, qui monte depuis Saint Sauveur sur Tinée qui est aussi le point de départ Sud du col de la Bonnette-Restefond (la plus haute route d’Europe à 2802m). 15 kilomètres à 6,2% de moyenne, 1100m de dénivelé, un truc costaud et il commence à faire chaud. Je mouline, je mouline, j’ai désormais acquis la conviction que c’est efficace. Il y a très peu de moments de répit dans la pente, et à part l’habituel rituel où les 2 triathlètes du groupe finissent par me dépasser, vers mi-parcours, où je hausse la cadence un instant pour suivre et je me calme au bout de 1 ou 2 kilomètres, cette grimpette est des plus monotones, parce que monter des cols ça fait déjà 600 bornes qu’on fait ça! Je croise une file de nouveaux prototypes de coupés BMW habillés de camouflages, en pleins tests dans ces routes de montagnes que les constructeurs automobiles utilisent souvent. Et puis des locaux qui improvisent une circulation alternée dans un virage en épingle dans lequel deux conducteurs du samedi ont trouvé le moyen de se rentrer dedans en mordant trop sur la file d’en face. Je pense aux motards d’hier. Au sommet se trouve la petite station de St Martin, une horreur architecturale des années 70 en forme de blocs de bétons orange et marron. Il y a d’ailleurs des appartements à vendre...
Les 5 plus costauds se rejoignent comme d’habitude et nous descendons vers St Martin Vesubie où nous attend Julien et le déjeuner. Nouvelle pause café ensuite, personne n’est vraiment motivé à l’idée d’affronter le dernier col difficile de cette grande traversée des Alpes: le col de Turini, une route de 16 kms à 7,1% de moyenne, soit l’équivalent du col d’Izoard versant Nord par exemple! Il faut d’abord descendre le long de la Vesubie jusqu’à Roquebillière, puis bifurquer à droite vers La Bollène Vésubie. Mon GPS et celui de Didier ne sont pas d’accord, ça fait déjà plusieurs fois et je persiste, mais tout le monde suit l’autre route. Du coup j’arrive au pied du col avant tout le monde, et je démarre seul sous 30°C. La pente est comprise entre 6 et 9% sans jamais un replat, même dans les nombreuses épingles. Je ne suis jamais venu ici, mais je connais pourtant assez bien tous ces virages pour les avoir parcourus au volant de ma Playstation, car le col de Turini est la route la plus célèbre du Rallye de Monte-Carlo! C’est la première fois que j’ai cette sensation étrange de constater qu’un décor virtuel de jeu vidéo existe vraiment à l’identique. Ça m’occupe d’ailleurs, et j’en ai bien besoin parce que si les jambes tournent encore assez vite, je suis dans un état de fatigue et de lassitude avancé. Un jeune cycliste qui doit peser 45kg me double à une allure impressionnante en me saluant en Italien: « ciao! » Et puis un improbable cinquantenaire me rattrape à son tour, il doit peser lui-aussi 45kg tout mouillé, mais là il ne transpire même pas. Il est habillé tout en noir y compris la casquette, avec une énorme barbe grise qui lui donne un air de druide ou de gourou. Lorsqu’il constate que je ne prend pas sa roue, il me motive gentiment avec un fort accent local: « allez, jeune homme! » Ravigoré par cette méprise concernant mon âge, je hausse un peu le niveau et parviens à le suivre à distance. Il sera mon poisson-pilote pendant toute la montée, 40 ou 50 mètres devant moi, se retournant souvent pour vérifier si je suis toujours là! Clément me rattrape comme toujours, mais au bout de 10km d’ascension seulement. Il mettra 1h10 contre 1h19 pour moi, ce qui compte tenu de notre différence de poids de 10kg et d’âge de 15 ans me rend relativement fier. Je reconnais chaque épingle à cheveux dans lesquelles je balance ma WRC au frein à main pour passer en travers, en vélo c’est un peu plus laborieux mais j’ai toujours le courage de prendre les virages à l’intérieur, où la route est plus directe mais la pente plus forte; ça ne sert à rien mais ça donne l’impression d’être en forme. Dans les derniers kilomètres je crois reconnaître 10 fois les derniers virages de mon jeu vidéo, et je pense être au bout de mes peines, mais chaque fois il y en a d’autres, et je désespère de ne pas voir arriver la fin, parce qu’il n’y a aucune borne kilométrique dans ce col fréquenté plus par les voitures et motos que par les cyclistes. Et puis enfin, alors que mes pensées commencent à se troubler à cause de l’effort, j’y suis, j’ai atteint le dernier vrai sommet de la route des Alpes!
Ces deux dernières journées, aux parcours moins prestigieux pour les amateurs de vélo, se méritent vraiment. Ce soir nous logeons 2km au-dessus du col (oui nous avons encore grimpé un petit rab...). Tout le monde y est arrivé, nous sommes heureux et contemplons symboliquement une mer de nuages descendre sous l’altitude de notre relai du Camp d’Argent, comme si le ciel s’inclinait un instant devant cette performance. Demain descente vers la mer, il sera temps de faire le bilan.

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